Émeline K/Bidi a voté la censure du gouvernement Lecornu 2.
Depuis un an, notre pays est confronté à la plus grave crise politique qu’il ait connue sous la Ve République. Monsieur Lecornu, vous êtes le cinquième premier ministre à se présenter devant notre assemblée depuis 2022. La sortie de crise nécessite assurément le respect mutuel et le respect de nos institutions. Or le respect est fondé sur la confiance, la confiance sur l’honnêteté et l’honnêteté sur le respect de la parole donnée.
Pourtant, depuis votre récente nomination, nous avons essuyé vos fausses promesses. En premier lieu, vous avez promis la rupture, alors que, tant dans la méthode que dans le fond, vous restez fidèle à Emmanuel Macron. Nous attendions un gouvernement de gauche ; c’est à droite que vous êtes allé chercher un semblant de majorité, avant que cette même droite vous laisse seul au milieu du gué. Vous avez promis le dialogue, mais vous refusez d’écouter. Vos longues consultations n’ont finalement permis que la reconduction d’un gouvernement composé des derniers fidèles, des derniers soldats, appuyés sur un socle qui n’a plus rien de commun ni de majoritaire. Vous vous enlisez dans le déni démocratique. Vous avez même promis, après votre démission, de ne plus revenir, mais vous voilà devant nous aujourd’hui.
Pour rester coûte que coûte, vous promettez encore. Après que vos amis ont fait adopter en force, contre le Parlement et contre le peuple, la réforme des retraites, vous concédez enfin – tout juste – sa suspension. Il vous aurait suffi d’un simple décret pour tenir cette promesse, mais vous préférez nous renvoyer à un amendement au PLFSS, un amendement que votre socle bancal a déjà promis de combattre de toutes ses forces. Entre l’obstruction parlementaire et les rouages du calendrier budgétaire, bienheureux celui qui peut croire encore à cette promesse de victoire. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe GDR.) Quand bien même nous parviendrions à faire adopter un tel amendement, quel maigre résultat : neuf mois de travail en plus et des pensions au rabais ! Vous avez promis aux Français une facture salée ; en réalité, nous ne reviendrons pas à l’état d’avant 2022. Au groupe GDR, nous avons fait de la lutte contre la réforme des retraites un symbole fort de notre mandat. Nous avons été de tous les votes, de toutes les manifestations, dans cette assemblée comme dans la rue. Mais voyez-vous, les symboles, cela ne se brade pas !
Alors, pour tenter de nous convaincre, vous promettez toujours. Vous faites mine de redécouvrir la démocratie parlementaire. Vous promettez désormais d’abandonner l’usage du 49.3 – et nous devrions vous croire désarmé ? De combien d’autres outils constitutionnels userez-vous pour contraindre les débats et faire adopter votre budget ? Abandonnerez-vous l’utilisation du vote bloqué prévu à l’article 44, alinéa 3 ?
Délaisserez-vous la seconde délibération, prévue à l’article 101 de notre règlement ? Si nous augmentons les recettes, renoncerez-vous à nous opposer l’article 40 de la Constitution lors de l’examen des dépenses ? Enfin, renoncerez-vous à procéder par voie d’ordonnance, comme les articles 47 et 47-1 vous en offrent la possibilité ? Sur tous ces outils, vous ne vous êtes jamais prononcé. Le renoncement à l’article 49.3 est un leurre et vous le savez. Même minoritaire, même affaibli, même esseulé, vous continuez de vous jouer de notre assemblée.
Quant au président de la République, alors que 68 % des Français réclament désormais sa démission, il s’enferme dans le déni, menace de dissoudre l’Assemblée nationale. Quelle drôle de partition : pendant que vous flattez les députés pour tenter de leur faire croire que l’avenir du pays est entre leurs mains, votre mentor rappelle que le véritable pouvoir est entre les siennes. Vous avez en commun de vouloir faire croire que l’origine de la crise comme sa solution reposeraient uniquement sur notre assemblée – habile façon de fuir votre responsabilité. Or si notre assemblée est morcelée et sans majorité, c’est par la faute d’Emmanuel Macron qui, un soir de juin 2024, a pris la décision, seul et sans même en informer son propre camp, de prononcer la dissolution. Voilà la véritable cause du désordre politique. Depuis un an, pour compenser son absence de majorité, il use et abuse de la Constitution, fragilisant le pouvoir législatif et l’ensemble de nos institutions, mettant à nu les fragilités de la République, transformant la crise politique en crise institutionnelle, tout cela dans l’unique but de préserver ses intérêts et ceux d’une poignée de très riches à qui il a fait des milliards d’euros de cadeaux fiscaux depuis son arrivée au pouvoir, au détriment des travailleurs, des retraités, des étudiants, des ménages pauvres et modestes, de la jeunesse qu’il sacrifie.
Votre budget pour 2026 en est la parfaite illustration : année blanche, baisse des aides au logement, augmentation du coût des carburants, augmentation de la TVA pour les autoentrepreneurs, gel des barèmes de l’impôt sur le revenu, baisse du nombre de fonctionnaires, déremboursement des médicaments et tant d’autres mesures encore… Vous jugez ce budget imparfait, nous le trouvons inadmissible.
Il est vrai que les rebondissements ont été nombreux depuis votre première nomination et que le recrutement de votre gouvernement n’a pas été une sinécure. Ne croyez pas que je m’en amuse : comme la plupart de nos concitoyens, nous avons trouvé le spectacle plutôt affligeant. Dans cet emploi du temps de ministre fraîchement nommé, démissionnaire et remissionné, vous avez pourtant trouvé le temps de modifier le budget préparé par votre prédécesseur. Vous auriez pu faire mieux ; vous avez choisi de faire pire en limitant l’effort demandé aux plus riches.
Pour les territoires d’outre-mer, ce sera la double peine. Les coupes sur le budget général s’ajoutent aux coups de rabot sur la mission Outre-mer. Le taux de chômage est déjà deux à trois fois plus élevé que dans l’Hexagone ? Qu’à cela ne tienne, vous prévoyez une coupe de 350 millions sur l’exonération Lodeom – loi pour l’ouverture et le développement économique de l’outre-mer. L’innovation et l’économie font rayonner la France, mais vous prévoyez de retrancher 400 millions d’euros de l’aide à l’investissement des entreprises en outre-mer. Tous les secteurs sont concernés – le bâtiment, le commerce, le tourisme – et les conséquences seront inévitables sur l’emploi, le logement, le pouvoir d’achat. Nos territoires, que tous les indicateurs économiques et sociaux placent loin derrière l’Hexagone, avaient besoin d’un plan de rattrapage ; vous leur promettez un plan de largage.
Au nom de notre appartenance à la nation, vous souhaitez que nous participions à l’effort budgétaire. Vous avez l’égalité à géométrie variable. Depuis des décennies, nous réclamons des moyens égaux pour nos services publics, l’égalité des droits sociaux et de justes compensations pour nos difficultés structurelles. Pourtant, en 2025, il manque toujours des routes en Guyane, de l’eau à Mayotte, des logements à La Réunion. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe GDR.) Dans tous nos territoires, nous subissons le chômage de masse, la cherté de la vie, la pauvreté extrême. La France ne gère ses anciennes colonies qu’à travers les crises qu’elles traversent et les catastrophes qui les frappent. Quand les caméras se déplacent, vos regards viennent à nous. Ces crises peuvent être sociales, environnementales ou institutionnelles ; d’ailleurs, vous parvenez le plus souvent à les créer vous-même, comme en Nouvelle-Calédonie, où l’entêtement du président de la République au sujet du dégel du corps électoral a mis l’archipel à feu et à sang. En proposant le report des élections provinciales, vous lui emboîtez le pas, sans même vous remettre en question. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe GDR.)
Monsieur le premier ministre, vous trouvez que la France est malade ? L’outre-mer agonise. Vos coupes budgétaires finiront de tuer nos économies. Ce n’est pas par dogmatisme que nous les refusons, mais par réalisme et par amour de nos pays. Chaque coup de rabot creusera un peu plus l’écart entre notre développement et celui de l’Hexagone et fera reculer l’objectif d’égalité – et, croyez-moi, nous en sommes loin. Notre message à cette tribune est clair : pas de coupe budgétaire pour l’outre-mer. (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR. – M. Steevy Gustave applaudit également.)
Monsieur le premier ministre, nous ne sommes pas les artisans du chaos pour lesquels vous aimeriez tant nous faire passer. Mais au nom de quoi devrions-nous nous résigner et accepter un tel budget, qui choisit d’épargner les plus riches pour accabler les ménages modestes et les petites entreprises, en outre-mer plus encore qu’ailleurs ? Pour permettre une hypothétique suspension de la réforme des retraites financée par le gel des pensions ? Parce que vous nous donnez l’illusion de pouvoir débattre en renonçant à utiliser l’article 49.3 alors que votre besace constitutionnelle regorge d’autres outils pour contraindre la discussion budgétaire ? Au nom de la sacro-sainte stabilité, mais laquelle ? Celle du président de la République assis sur son trône, ou celle des marchés financiers, que vous affectionnez tant ?
Mesdames, messieurs du gouvernement, aujourd’hui, nous ne censurons pas un homme, un nom, mais votre budget mortifère pour la France et pour nos territoires d’outre-mer. Nous censurons vos fausses promesses, vos faux-semblants, vos mensonges jetés à la face de ceux que vous méprisez, drapés dans une démocratie d’apparat. Nous censurons le gouvernement parce que nous n’avons pas d’autre solution, parce qu’après que nous avons connu le pire, vous nous promettez encore pire. Nous vous censurons parce que nous voulons que notre pays sorte de la crise, parce que nous sommes persuadés que la seule solution est désormais le départ du président de la République. Votre départ doit le précéder. (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR et sur plusieurs bancs du groupe EcoS.)





