Jeannette Jara, la candidate de la coalition de gauche au pouvoir au Chili, a fini dimanche en tête du premier tour de l’élection présidentielle, devançant de peu le chef de file de l’extrême droite, José Antonio Kast, qui semble toutefois le mieux placé pour s’imposer lors du second tour le mois prochain.
Après dépouillement de la quasi-totalité des bulletins de vote, Jeannette Jara est créditée de 27% des suffrages, faisant d’elle la première membre du Parti communiste chilien à accéder au second tour d’un scrutin présidentiel, contre 24% à José Antonio Kast, fondateur du Parti républicain.
Cette marge étroite illustre les profondes divisions politiques dans le pays, où les principaux thèmes de la campagne électorale ont été la criminalité et l’immigration.
Une victoire de José Antonio Kast, qui pourrait bénéficier de reports des voix d’autres candidats conservateurs lors du second tour le 14 décembre, marquerait un virage à droite sans précédent depuis la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990).
« Le changement va se produire », a déclaré dimanche soir le chef de file de l’extrême droite à ses partisans, ajoutant qu’une « vraie victoire » interviendrait quand les autorités auront vaincu le crime organisé, fermé les frontières aux migrants sans-papiers et redynamisé le système de santé.
Alors que la gauche a récemment subi des revers électoraux à travers l’Amérique latine, une bascule à droite du Chili confirmerait cette tendance, des candidats conservateurs semblant également bénéficier d’un engouement important en Colombie, au Pérou et au Brésil – où la sécurité est également l’une des principales préoccupations des électeurs.
La situation pourrait par ailleurs permettre à l’administration du président américain Donald Trump, qui a noué des alliances avec les gouvernements de droite en Argentine, en Equateur et au Salvador, de renforcer ses liens dans la région.
« TRÈS DIFFICILE POUR JARA DE L’EMPORTER »
Signe du mécontentement des Chiliens face au statu quo, le candidat du Parti du peuple (centre droit), Franco Parisi, qui a proposé de poser des mines antipersonnel le long de la frontière nord du pays afin de dissuader les traversées de migrants, a terminé troisième du premier tour, battant les estimations des instituts de sondage.
Franco Parisi a été soutenu par les cols bleus du nord minier du Chili, dont un grand nombre font preuve de défiance à l’égard des élites et des partis politiques traditionnels, et qui devraient désormais se tourner vers José Antonio Kast, a déclaré Claudio Fuentes, expert en sciences politiques à l’université chilienne Diego Portales.
« Kast va s’aligner sur l’axe de droite dans la région et probablement établir une relation étroite avec Trump », a-t-il dit. Ce rapprochement potentiel entre Santiago et Washington pourrait être précieux pour les Etats-Unis, alors que le Chili est le premier producteur mondial de cuivre et un important fournisseur de lithium.
Au total, les quatre candidats de droite ont réuni plus de 70% des votes lors du premier tour, suggérant que José Antonio Kast devrait bénéficier d’un vaste soutien au second tour avec le report d’une grande partie des voix.
Johannes Kaiser, ancien membre du Parti républicain devenu élu libertarien du Congrès, et Evelyn Matthei, ancienne ministre du Travail représentant la droite modérée, ont tous les deux exprimé dimanche soir leur soutien à José Antonio Kast après la publication de résultats partiels.
« Si vous combinez les voix de Kast, Matthei et Kaiser (…), il sera très difficile pour Jara de l’emporter au second tour », a commenté Claudia Heiss, experte en questions gouvernementales à l’université du Chili, à Santiago.
« PEUR »
Le fait que la campagne ait été dominée par la sécurité a marqué un net contraste avec le vent d’optimisme et la perspective d’une nouvelle Constitution qui avaient porté au pouvoir le président sortant Gabriel Boric, qui n’avait pas le droit de se représenter.
Battu au second tour du scrutin présidentiel par Gabriel Boric en 2021, de nombreux électeurs l’ayant alors jugé trop extrême, José Antonio Kast, 59 ans, a proposé de construire un mur frontalier, d’expulser tous les sans-papiers et de déployer l’armée dans les quartiers où le taux de criminalité est élevé.
« Vous pouvez demander à tous les voisins (…) La plupart des gens vous diront qu’ils ont peur », a-t-il déclaré après avoir voté au sud de la capitale Santiago.
José Antonio Kast a été critiqué pour le passé nazi de son père et pour le rôle de ministre exercé par l’un de ses frères sous la dictature d’Augusto Pinochet.
Jeannette Jara, 51 ans, ancienne ministre du Travail de Gabriel Boric, a minimisé ses liens avec le Parti communiste. Elle propose de relever le salaire minimal tout en renforçant les aides sociales et en investissant dans le système de santé. S’agissant de la sécurité, elle dit vouloir renforcer le contrôle des armes et installer un réseau de surveillance technologique aux frontières.
Outre le choix du futur chef de l’Etat, les Chiliens sont appelés dimanche à renouveler les deux chambres du Congrès, au sein desquelles la coalition de gauche au pouvoir est minoritaire. L’intégralité des 155 sièges de la Chambre des députés et 23 des 50 sièges du Sénat sont en jeu.
A l’issue de ces scrutins, la droite pourrait contrôler simultanément la présidence et les deux chambres du Congrès pour la première fois depuis la fin de la dictature Pinochet en 1990. Avec une majorité des quatre-septièmes dans chacune des deux chambres, elle pourrait même engager des réformes constitutionnelles.
(Alexander Villegas et Fabian Cambero, avec la contribution de Daina Beth Solomon et Sarah Morland; version française Jean Terzian)





