Les politiques « perdent la confiance » des Français, estime Blandine Brocard, députée Les Démocrates du Rhône, qui s’est exprimée lors de l’examen des deux motions de censure contre Sébastien Lecornu le 16 octobre dernier à l’Assemblée nationale. « Nous sommes les dépositaires (de) la confiance des Français. Cette confiance, nous la perdons tous, jour après jour », affirme-t-elle.
Transcription:
En prenant la parole face à vous aujourd’hui, ce n’est pas à vous que je veux m’adresser. C’est en pensant aux Français – et à eux seuls – que je parle. En effet, nous sommes là, vous comme moi, par leur volonté. Nous sommes là pour eux, rien que pour eux. À force de ne parler qu’entre nous, nous oublions à qui nous devons vraiment rendre des comptes : c’est leur voix, leur colère, leurs espérances, leurs vies que nous devons défendre – pas nos ego ni nos ambitions. Nous sommes leurs représentants et cela nous oblige profondément.
Cela nous oblige à travailler, inlassablement, pour eux et non pour des jeux d’appareils ou des postures partisanes qui stérilisent le débat public et abîment notre démocratie. (Exclamations sur les bancs du groupe RN.) Cela nous oblige à privilégier, toujours, le sens de la construction plutôt que celui de la destruction, le dialogue plutôt que le vacarme, le respect plutôt que la surenchère, le courage d’agir plutôt que la facilité de critiquer, la force de proposition plutôt que le rejet et la censure systématiques. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe Dem.)
N’en avez-vous pas assez, chers collègues, de consacrer tant de temps et d’énergie à vociférer et si peu à écouter ? Je ne dis pas être d’accord, mais simplement écouter : c’est la base même du travail démocratique. Or, depuis des mois, notre assemblée donne trop souvent un piètre spectacle, celui d’un champ de bataille où l’on crie plus fort qu’on ne construit, où le bruit remplace le sens, où les invectives tiennent lieu de pensée.
N’en avez-vous pas assez, chers collègues censeurs, de confondre opposition et obstruction, de penser que crier, c’est convaincre, de refuser tout débat avant d’essayer de comprendre, de déposer des motions de censure avant même d’avoir entendu la déclaration de politique générale du premier ministre ? Quelle étrange conception du débat démocratique ! Quelle curieuse idée de la responsabilité parlementaire !
Et si, au lieu d’une motion de censure automatique, vous proposiez enfin un projet alternatif, un plan B, comme le font nos voisins allemands ? Ah, pas tout à fait : là-bas, on pratique la motion de censure constructive, on ne se contente pas de dire « non », on doit proposer une autre voie et, surtout, convaincre une majorité. C’est cela, la politique : proposer, porter une vision, convaincre, pas juste taper du pied en criant « censure ! ».
La situation du pays et celle du monde exigent tout l’inverse : du sérieux, de la responsabilité et du travail. Ces mots semblent devenus désuets pour certains, mais ils sont exigés par les Français. Alors écoutons-les et mettons-nous au travail – vraiment.
L’urgence est de redonner du sens à la politique, de la rendre à nouveau lisible et crédible.
Soyons dignes des Français, redonnons du crédit à la parole publique. Refusons que la politique, avec un grand « p », soit salie, bafouée, caricaturée par le vacarme des siamois populistes et la paresse des cyniques. Alors oui, certains ici ne veulent que le chaos et d’autres prospèrent sur les peurs, sur les colères, sur les blocages qu’ils organisent eux-mêmes. Les uns et les autres rêvent d’un effondrement, car c’est la seule manière pour eux d’exister. Mais nous sommes, j’en suis convaincue, bien plus nombreux – de sensibilités différentes – à croire sincèrement à notre engagement de servir et non de se servir.
À ceux qui ne cessent d’être dans les outrances et les caricatures, à malmener nos institutions, et qui jouent avec la colère et les mensonges comme on joue avec le feu, stop !
Stop, car à force de tout dénaturer, c’est la démocratie elle-même que vous détruisez ; à force de tout balayer d’un revers de la main, c’est notre force d’action et de changement pour les Français que vous freinez. Finalement, ce n’est pas le gouvernement que vous affaiblissez : c’est le pays tout entier.
La France, ce n’est pas un champ de ruines partisanes, c’est un héritage commun, une exigence de chaque jour et un avenir partagé.
Elle mérite tellement mieux que nos querelles d’appareils, nos indignations de façade, nos micros tendus pour un buzz. Il est toujours plus facile de dénoncer que de proposer, de critiquer que de construire, de diviser que de rassembler. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe Dem.) Mais si nous ne faisons que cela, à quoi servons-nous ?
Pourquoi ne serions-nous pas capables, ici, de regarder ce qui nous unit plutôt que de brandir sans cesse ce qui nous sépare, de chercher le commun plutôt que la fracture, de parler de la France plutôt que de nos camps ?
Pendant que nous nous invectivons, des jeunes cherchent un logement qu’ils ne trouvent pas, des familles travaillent dur et ne s’en sortent plus, des agriculteurs peinent à vivre de leur métier, des enseignants doutent du sens de leur mission, des entrepreneurs mettent la clé sous la porte, des policiers et gendarmes se sentent démunis, des soignants tiennent à bout de bras nos hôpitaux.
Et pendant ce temps-là, nous nous lançons des anathèmes – j’en entends sans cesse des deux côtés depuis tout à l’heure (Applaudissements sur les bancs du groupe Dem) – et nous débattons pour savoir qui criera le plus fort. Mes chers collègues, par ces mots, je nous parle à tous, je nous appelle à nous réveiller, à nous rappeler la raison pour laquelle nous sommes ici. Nous ne sommes pas les figurants d’un théâtre médiatique, nous ne sommes pas les acteurs d’un jeu d’ego. Nous sommes les dépositaires d’un bien précieux : la confiance des Français.
Cette confiance, nous la perdons tous, jour après jour, chaque fois que nous hurlons au lieu d’écouter, chaque fois que nous faisons passer nos intérêts avant ceux du pays, chaque fois que nous censurons au lieu de construire. Les Français ne nous demandent pas d’être d’accord sur tout. Ils savent bien évidemment que la politique, c’est aussi le désaccord ; mais ils veulent que ce désaccord soit fécond, utile, digne, porteur, responsable et constructif.
Le premier ministre nous assure qu’il ne fera pas usage du 49.3 : saisissons cette occasion pour essayer de nous écouter et, à défaut de nous entendre, pour construire la nuance. À moins qu’encore une fois, la censure repoussée, vous choisissiez de bloquer le débat, de le monopoliser en restant sourds aux attentes des autres – « Tout mon programme, rien que mon programme ! » Quand on ne représente qu’un tiers des Français – cela vaut pour tout le monde ici –, c’est oublier les attentes des deux tiers. (Applaudissements sur les bancs des groupes Dem et HOR.)
Car nos divisions vont bien au-delà du spectacle affligeant et mesquin que nous offrons à nos concitoyens, qui ne savent d’ailleurs plus vers qui se tourner, entre des responsables impopulaires et des irresponsables populaires. (M. Mickaël Cosson applaudit.)
Nos divisions nous rendent surtout très vulnérables et nous placent dans une position d’extrême fragilité dans un contexte géopolitique international où les équilibres se tendent et où les menaces se rapprochent. Ceux qui refusent de le voir, au mieux se bercent d’illusions, au pire mentent et trompent les Français. Pendant que nous nous écharpons sur des postures, le monde, lui, ne nous attend pas.
On peut bien continuer à se quereller sur l’âge de départ à la retraite, alors que, soit dit en passant, tous nos voisins l’ont relevé. Mais à quoi cela sert-il si, dans le même temps, les dangers s’accumulent à nos portes ? Ingérences étrangères, dirigeants belliqueux ne jurant que par l’extension de leur territoire, cyberattaques visant à faire éclater notre démocratie, risques d’intrusion dans nos espaces aériens et maritimes, projets d’attentats terroristes sur notre sol : notre pays n’est pas un îlot protégé de l’extérieur.
Nos débats, nos faiblesses, nos divisions, nos clivages sont observés, exploités et manipulés par d’autres puissances. Face à cela, notre devoir est clair : protéger la France dans son intégrité, dans sa liberté, dans son unité et dans sa souveraineté.
Le premier rempart, c’est la lucidité et non les dogmatismes dont certains se révèlent être une véritable cinquième colonne ; le premier acte de courage, c’est la vérité et non la facilité et la complaisance. Mes chers collègues, nous n’avons pas le droit d’abandonner la politique aux cyniques. Nous n’avons pas le droit de laisser le doute, la peur et le bruit gouverner à notre place. Nous n’avons pas le droit de décevoir encore. Alors maintenant, au travail ! (Exclamations sur quelques bancs du groupe RN.)
Les Français nous attendent et ils ont raison, parce qu’ils ont besoin de nous, non pas comme d’un triste spectacle, mais comme d’un espoir. Redonnons à la politique ce qu’elle n’aurait jamais dû perdre : le sens du service, le sens du collectif et le sens de l’honneur. (Applaudissements sur les bancs du groupe Dem. – Mmes Joséphine Missoffe et Anne-Cécile Violland applaudissent également.)





