Jean-Didier Berger: « C’est l’intérêt national qui commande aujourd’hui »

Partager sur:

Le député LR des Hauts-de-Seine, Jean-Didier Berger, est monté à la tribune de l’Assemblée nationale ce jeudi 16 octobre pour défendre la position de non-censure du gouvernement de son groupe.

Transcription:

Nous éprouvons ensemble l’expression d’un hiatus démocratique inédit. Il y a quinze mois, chacun d’entre nous a gagné dans sa circonscription. Pourtant, ici, personne n’est vraiment vainqueur puisqu’il n’y a pas de majorité claire.
Par leurs suffrages, les Français ont placé entre nos mains une responsabilité démocratique supplémentaire : celle de nous mettre d’accord, de sortir des postures politiciennes, de faire preuve d’humilité et de créativité pour sortir des impasses politiques.
Le vote des Français a retiré du pouvoir à l’exécutif. Vous en avez pris acte, monsieur le premier ministre, en renonçant expressément à l’utilisation du 49.3 à l’occasion de l’examen du budget de la nation. Nous avons désormais davantage de pouvoir entre nos mains. Cette responsabilité nous oblige.
Bien sûr, en chacun des députés ici présents résonnent ses engagements, ses convictions, ses idées. Chacun voudrait appliquer son programme à la lettre, mais il n’y aura pas de solution chimiquement pure jusqu’à la prochaine élection présidentielle. Si tel est le cas, c’est parce que nous constituons probablement l’assemblée la plus représentative et la plus démocratique de toute la Ve République.
Beaucoup d’autres pays européens connaissent cette situation et beaucoup réussissent. L’échec n’est donc pas une fatalité. Cette situation nous donne même à toutes et à tous une liberté d’action considérable qui engage chacune et chacun d’entre nous. Cette liberté d’action, à l’occasion d’un vote aussi décisif, peut faire basculer le destin d’une nation. Elle doit donc s’exercer en dehors de toute considération personnelle ou partisane. Plus l’enjeu est impérieux, moins le mandat doit être impératif.
Face à l’impasse de la dissolution, le groupe Droite républicaine a assumé l’intégralité de ses responsabilités. Nous avons choisi d’envoyer l’un des nôtres, Michel Barnier, pour être premier ministre. Après la censure de son gouvernement, nous avons soutenu un autre premier ministre qui n’était pourtant pas issu de notre formation politique et avec qui les relations ne s’apparentaient pas tout à fait à une histoire d’amour.
Pourtant, nous l’avons fait, et cela pour éviter les conséquences d’une nouvelle censure alors que la première avait déjà plongé le pays dans l’incertitude.
Il nous est aujourd’hui demandé de nous prononcer une nouvelle fois sur l’opportunité d’une censure. Vous le savez, nous avons des points de désaccord importants avec ce gouvernement, à commencer par les questions budgétaires.
Le Haut Conseil des finances publiques l’a dit : l’année 2025 commence à marquer le début de la réduction des déficits. Mais cette réduction passe intégralement par l’impôt et en aucun cas par la baisse de la dépense publique. Comment est-ce possible, dans le pays le plus taxé du monde et qui dépense le plus ?
S’il y avait une majorité et une opposition, comme c’est traditionnellement le cas à l’Assemblée nationale, nous serions probablement dans l’opposition et nous voterions probablement contre ce projet de budget. Mais voilà, il n’y a pas de majorité. Si personne ne prend ses responsabilités, s’il ne reste plus que des oppositions, alors nous serons plongés dans le néant budgétaire.
En moins de deux ans, la France a connu cinq premiers ministres, nous rappelant ainsi les heures les plus sombres de la IVe République. Le général de Gaulle et Michel Debré ont précisément conçu nos institutions et notre Constitution comme des remparts face à cette instabilité, permettant à la France d’avoir une stabilité qui lui confère sa solidité. Ces institutions garantissent que l’intérêt supérieur de la nation passe avant les intérêts partisans. C’est précisément en considération de l’intérêt national que les députés de la Droite républicaine ont aujourd’hui décidé de ne pas censurer ce gouvernement ;
pas seulement parce que les Français sont très majoritairement opposés à cette censure (Exclamations sur les bancs du groupe RN), mais parce qu’il y va de l’intérêt supérieur de la nation.
L’intérêt national commande aujourd’hui de trouver les voies et moyens d’un accord pour doter la France d’un budget avant la fin de l’année. L’intérêt national nous enjoint d’honorer les engagements que la France a pris auprès des instances de l’Union européenne. L’intérêt national ordonne de comprendre que sous le regard attentif et circonspect des marchés financiers, c’est la crédibilité de la signature de la France qui est en jeu.
Parmi les censeurs ici présents, qui ira payer les traites exorbitantes des Français ? (Mêmes mouvements.)
Qui ira consoler ceux qui se retrouveront au chômage quand des emplois seront supprimés sans que d’autres soient créés, faute de visibilité pour les entrepreneurs et les investisseurs ? (Mêmes mouvements.) Qui ira expliquer aux usagers des services publics que par votre faute, parce que vous avez créé les conditions de l’instabilité, les villes, les départements et les régions les auront supprimés ou amoindris ? (Mêmes mouvements.)
Aucun d’entre vous n’aura ce courage. Vous n’irez pas expliquer que vous avez choisi la politique de la terre brûlée, celle sur laquelle rien ne repose, celle qui se fait au détriment de l’intérêt des Français. (Mêmes mouvements.)
Le choix de l’intransigeance idéologique est bien confortable pour vous. Nous ne ferons pas ce choix. Pourtant, monsieur le premier ministre, ne pensez pas que nous manquerons d’attention et de vigilance à chacune de vos décisions. Ne pensez pas que nous accepterons tout et n’importe quoi s’agissant de la réforme des retraites.
Vous savez et nous savons tous, y compris ceux qui s’apprêtent à censurer et qui demandent même l’abrogation de la réforme des retraites, que cette dernière était non seulement nécessaire, mais insuffisante.
Nous, élus responsables, serons donc obligés d’y revenir en 2027 et de proposer de nouvelles solutions pour tenir compte de la réalité démographique. (Exclamations sur les bancs du groupe RN.)
Tous les autres pays européens, quelles qu’en soient les majorités politiques, constatent qu’il faut passer l’âge de départ à la retraite à 65, 67, voire à 70 ans, comme l’ont fait certains de nos voisins.
C’est la raison pour laquelle nous ferons le choix de la vigilance face à toutes ces décisions.
Vous avez la responsabilité, et nous avons la responsabilité, de sauver notre système de retraite. Je vous invite à avoir un peu de mémoire : il y a cinquante ans, nous avions quatre cotisants pour un retraité, contre 1,5 cotisant aujourd’hui ; nous serons bientôt à un seul cotisant par retraité. Quand nous aurons moins de cotisants que de retraités, qui paiera ?
Monsieur le premier ministre, vous comprendrez que la décision que nous prenons aujourd’hui est tout sauf anodine. Est-ce à dire que les députés de la Droite républicaine qui acceptent de ne pas voter la censure vous accordent une confiance aveugle ? (« Oui ! » sur les bancs du groupe RN.) En aucun cas.
Ce soutien sera le plus exigeant que vous connaîtrez. Il s’exercera texte par texte, article par article, amendement par amendement.
Il s’appuiera sur la bienveillance avec laquelle vos ministres donneront des avis, que j’espère le plus souvent favorables, sur les amendements que nous déposerons. En somme, ce soutien dépendra du vôtre. Il dépendra du vôtre lorsque nous proposerons de préférer la baisse de la dépense publique aux augmentations d’impôts. Il dépendra du vôtre lorsque nous proposerons de mettre en place les outils nécessaires à la revalorisation du travail et à la lutte contre l’assistanat, dont l’allocation sociale unique plafonnée, parce que nous sommes intimement convaincus que ceux qui travaillent doivent toujours gagner davantage que ceux qui bénéficient de la solidarité nationale.
Ce soutien dépendra du vôtre, monsieur le premier ministre, lorsque nous proposerons de supprimer les titres de séjour pour soins et de transformer l’AME en aide médicale d’urgence.
Je suis certain que chacun ici, sur les bancs du gouvernement, mesure l’effort que font les députés de la Droite républicaine –⁠ un effort qui ne saurait être déçu. Plus que tout, il est dicté par le bon sens. Comment trouver 44 milliards en commençant par une censure qui coûterait 12 milliards ? Je sais qu’il y a ici –⁠ on les entend très bien – des élus qui préfèrent instrumentaliser l’outil constitutionnel de la censure à des fins partisanes ou personnelles.
Je m’adresse à ceux qui veulent profiter des circonstances pour faire prévaloir la fureur et le bruit, déstabiliser la Ve République et inventer de toutes pièces une nouvelle constitution qui n’offre aucune garantie démocratique aux Français. Vous ne parviendrez à désarmer ni la police, ni la République. (Exclamations sur les bancs du groupe RN.) Vous y laisserez jusqu’à votre dernière énergie, parce que l’instinct démocratique du peuple français sera toujours plus fort que toutes vos manigances.
Je m’adresse aussi à ceux, guère plus glorieux, qui font prévaloir les agendas personnels sur l’intérêt national. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe DR.) En décrétant pour de mauvaises raisons que vous censurerez désormais « tout, tout le temps », en vous alignant sur la position de La France insoumise, vous avez donné les clés de la négociation au Parti socialiste : vous avez rendu nécessaire la suspension de la réforme des retraites.
Mais peut-être était-ce au fond ce que vous souhaitiez, vous qui êtes favorables à l’abrogation de cette réforme et qui avez un programme plus à gauche que la gauche. (« Ah ! » sur les bancs du groupe RN.) Vous prétendez n’être ni de droite, ni de gauche. En réalité, vous n’êtes ni de droite, ni de droite.
Puisqu’il n’existe finalement dans ce pays rien de plus proche que les extrêmes, je le dis à tous les censeurs : les Français –⁠ le peuple souverain – vous enverront, à travers la facture de l’histoire, le prix du mépris que vous vous apprêtez aujourd’hui à déverser avec désinvolture sur l’intérêt national.
À l’issue de ce vote, vous aurez entre vos mains, monsieur le premier ministre, mesdames et messieurs les ministres, le dernier fil d’Ariane qui relie la confiance des Français aux députés de la nation.
Il vous appartient d’en prendre le plus grand soin. Les députés de la Droite républicaine seront aussi bienveillants que vigilants –⁠ extrêmement vigilants. (Applaudissements sur les bancs du groupe DR et sur quelques bancs du groupe Dem. –⁠ Mme Constance Le Grip applaudit également.)

Ces articles peuvent aussi vous intéresser

Retour en haut