Laurent Baumel: Aucun pacte de non-censure

Partager sur:

Screenshot
Screenshot

Laurent Baumel, député socialiste d’Indre-et-Loire, a salué la suspension de la réforme des retraites qui a permis à Sébastien Lecornu d’échapper à la censure. « Je tiens également à vous dire que notre non-censure d’aujourd’hui n’est en aucun cas un pacte de non-censure. »

Monsieur le premier ministre, en préambule, je tiens à vous dire que nous comprenons intimement et parfaitement les sentiments et les raisonnements qui conduisent nos collègues des autres groupes de gauche à vouloir censurer votre gouvernement. Nous comprenons et partageons l’exaspération engendrée par le spectacle accablant de ce président de la République qui, chagriné des mauvais résultats des élections européennes, a voulu lui aussi jouer à la dissolution, a perdu les élections législatives qu’il avait convoquées et s’est obstiné ensuite à en nier le résultat en ne consentant à nommer que des gouvernements à sa convenance, et cela même lorsque le prétendu socle commun qui servait de prétexte à cette dénégation démocratique a volé en éclat, il y a dix jours, sous le regard médusé du pays.
En préambule, je tiens également à vous dire que notre non-censure d’aujourd’hui n’est en aucun cas un pacte de non-censure. Nous ne nous engageons à rien et surtout pas à voter ou à laisser passer le budget récessif et injuste que vos ministres nous ont présenté. Nous ne renonçons à rien. Si vous-même ou d’autres ici en doutaient, nous rappelons le précédent de François Bayrou, qui s’était un peu vite bercé d’illusions à notre sujet. Alors, si, en dépit de ces rappels, nous faisons néanmoins le choix de ne pas vous censurer dès votre entrée en scène, c’est pour trois raisons.

La première tient à notre vision, je dirais aussi à notre compréhension, de la nature même de cette législature : elle est absolument inédite parce que dépourvue de majorité absolue et même relative, et elle est la première manifestation du tripartisme qui structure désormais notre période politique. Dès son avènement, les socialistes ont admis et énoncé qu’elle ne pourrait fonctionner que sur la base de compromis substantiels entre les forces qui ont composé le front républicain de juillet 2024. Dès son avènement, nous avons pris nos distances avec l’illusion d’une application intégrale du programme du NFP et nous avons conçu le gouvernement que nous avons proposé de former autour de Lucie Castets comme un gouvernement minoritaire appelé à chercher des majorités texte par texte dans l’Assemblée telle qu’elle est. Dans notre vision, cette configuration nouvelle n’est d’ailleurs pas nécessairement une régression : le système pyramidal structuré autour d’un président tout-puissant, appuyé sur une majorité pléthorique et docile, n’a pas produit, au cours des dernières décennies, un bonheur politique et une confiance dans les institutions telles qu’il faille à tout prix nous hâter de retrouver ce paradis perdu. Au moins notre assemblée reflète-t-elle largement le pluralisme réel du pays.
À supposer donc qu’il soit hautement désirable, le retour à la normalité de la Ve République ne serait pas, en outre, garanti par un retour actuel aux urnes, qu’il prenne la forme d’une dissolution ou d’une démission du président. Les Françaises et les Français ne le demandent pas forcément (« Si ! » sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP) : à travers nos échanges hebdomadaires avec eux, nous sentons qu’il existe une base sociale dans le pays pour accueillir avec soulagement, et peut-être même soutenir demain, une expérience institutionnelle novatrice qui parviendrait à concilier le pluralisme et la stabilité, la confrontation naturelle des orientations avec la capacité d’agir que ce pays éminemment politique continue d’attendre de son État –⁠ une expérience qui nous sortirait de l’image déprimante d’un pays bloqué par la somme de ses intransigeances.

La deuxième raison de notre non-censure tient à notre conception de l’action politique, celle qui a historiquement fondé l’identité du socialisme démocratique et l’a distingué des mouvements révolutionnaires ou gauchistes.
Depuis toujours, nous préférons nous battre ici et maintenant, dans le cadre des institutions, pour obtenir des avancées concrètes pour celles et ceux que nous défendons, plutôt que de travailler sans cesse à approfondir des contradictions et des crises censées faire advenir des grands soirs sans cesse différés et souvent décevants.
Dans le moment présent, même si nous partageons l’exaspération devant l’attitude présidentielle, nous ne sommes pas convaincus que faire tomber à la chaîne tous les gouvernements qui passent pour précipiter une élection présidentielle à l’issue incertaine soit le meilleur service que la gauche puisse rendre aux couches populaires qui ont besoin d’elle.
Forts de nos soixante-neuf députés, nous préférons engager le rapport de force, agir dans l’hémicycle pour essayer d’inscrire dans le droit positif les propositions politiques issues de notre programme commun. (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC. –⁠ Exclamations sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Nous croyons à la nécessité et à la valeur du compromis. Nous voulons des avancées concrètes pour les gens.
Monsieur le premier ministre, la troisième raison de notre non-censure est que vous avez, à travers l’annonce de la suspension immédiate et complète de la réforme des retraites que nous vous demandions publiquement, fait une concession réelle qui constitue aussi une avancée réelle.
Une concession réelle, car nous connaissons l’attachement presque obsessionnel du président de la République et de vos amis pour ce totem du bilan macroniste. Nous nous souvenons de la façon dont les outils de la coercition et de l’obstruction parlementaire ont été mobilisés pour l’imposer et le maintenir coûte que coûte, face à une assemblée et un pays récalcitrants.
Une avancée réelle, car nous pouvons ici ou là ergoter, minorer, dévoiler notre supposée naïveté, mais nous sommes fiers d’avoir exercé cette pression qui permettra demain à 3,5 millions de personnes usées ou fatiguées par une vie de travail de partir plus tôt à la retraite si elles le souhaitent. (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC. –⁠ Exclamations sur les bancs des groupes RN et LFI-NFP.)
Monsieur le premier ministre, je termine mon propos par là où je l’ai commencé. Pour la première fois de cette législature, vos amis et vous-même semblez comprendre que sa pérennité a un prix. À la différence de votre prédécesseur, vous semblez vouloir nous épargner les leçons de morale ou d’économie pour nous traiter comme on traite ses opposants en l’absence de majorité. En ne joignant pas nos voix à la censure, ce matin, nous faisons le pari que vous continuerez à le comprendre dans le débat budgétaire qui vient.
Sur la suspension de la réforme des retraites, je vous le dis solennellement : il n’y aura pas d’entourloupe ou de ruse procédurale. (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC.)
La pérennité de votre gouvernement est désormais liée à l’engagement que vous avez pris à cette tribune devant des millions de Français. (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC. –⁠ Exclamations sur les bancs du groupe RN.)
Monsieur le premier ministre, vous avez renoncé au 49.3. C’est un progrès démocratique qui permettra aux majorités parlementaires de corriger votre copie. Chacun sera mis devant ses responsabilités et assumera ici les classes sociales et les intérêts qu’il défend. (Exclamations sur les bancs des groupes RN et LFI-NFP.)
C’est infiniment mieux qu’un budget imposé par ordonnances, mais si vous voulez –⁠ et nous le voulons – que la France ait un budget et un gouvernement à la fin de cette année, ce geste ne vous exonère pas de la responsabilité de faire de nouvelles concessions sur la trajectoire financière, sur la justice sociale ou encore sur le pouvoir d’achat.
Retailleau vous accusera peut-être d’être notre otage ; ce n’est pas notre affaire. Nous demandons simplement que les idées validées par un tiers des Français lors des élections législatives trouvent leur place légitime dans le budget de la nation.
Nous faisons le pari qu’une forme d’intelligence politique collective peut encore émerger du bourbier créé par l’apprenti sorcier de l’Élysée.
Un automne parlementaire ne suffira pas à recréer l’amour des Français pour leurs institutions, mais nous pouvons commencer à leur redonner du crédit.
Nous pouvons agir pour éloigner le pire, les souffrances, les malheurs, les désordres, les salissures de notre République, auxquels notre échec collectif pourrait désormais rapidement nous conduire.
Voyez donc, monsieur le premier ministre, cette non-censure comme un sursis et comme un appel au sursaut. En ce mois d’octobre 2025, les Français nous regardent, vous regardent ; ne les décevez pas.

Ces articles peuvent aussi vous intéresser

Retour en haut