Nicolas Metzdorf: Combien de vies fauchées faut-il pour que la politique s’arrête ?

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Combien de vies fauchées faut-il pour que la politique s’arrête ? On nous demande souvent de nous entendre malgré nos différences, parce que la Nouvelle-Calédonie le mérite, mais je vous retourne désormais cette requête d’unité nationale.

Le général de Gaulle (Exclamations sur les bancs du groupe RN) affirmait : « Notre Constitution est à la fois parlementaire et présidentielle, à la mesure que ce que nous commandent à la fois les besoins de notre équilibre et les traits de notre caractère. » Nul ne doute du trait de caractère unique de l’Assemblée nationale aujourd’hui. Bien que profondément divisée, elle n’a jamais eu autant de pouvoir et elle a à ses côtés un gouvernement réaliste, qui souhaite plus que jamais laisser la loi se faire au Parlement, comme l’a clairement rappelé le premier ministre. Le gouvernement propose et l’Assemblée, enfin, dispose. Il est donc regrettable que la Chambre basse envisage de se dessaisir de ce pouvoir. La censure est un acte grave, fort et solennel, qui engage la stabilité de la nation et qui doit être mis à l’ordre du jour lorsque la situation l’exige. Malheureusement, depuis quelques années, elle est devenue l’outil indispensable du bon opposant qui promet, à chaque occasion, de faire tomber le gouvernement de la France, comme si la chose pouvait être légère.
Depuis deux ans, cette assemblée ne renverse plus des gouvernements : elle renverse le sens même de notre engagement politique. Nous avons confondu le contrôle du pouvoir avec la jouissance de l’obstruction. Or la beauté de notre promesse ne réside pas dans la paralysie de l’État, elle réside dans l’espoir que nous pouvons susciter chez les Français d’avoir une vie meilleure. Le vrai courage n’est pas de renverser des gouvernements ou de dissoudre des assemblées, c’est de réussir à gouverner ensemble, malgré tout.
La vérité, c’est que la Ve République est aujourd’hui plus affaiblie par son Parlement que par ses gouvernements successifs. À force de tout remettre en cause, scrutin après scrutin, motion après motion, nous prenons le risque d’épuiser non seulement les institutions mais aussi la confiance en notre pays. Ce n’est pas le gouvernement qui vacille, c’est la parole publique tout entière qui se fragilise.
Dans cet hémicycle, chacun peut avoir ses désaccords, ses priorités, ses convictions, mais il est un principe qui nous oblige tous : celui de la continuité de la France. C’est de la solidité de nos institutions que dépendent la place et la voix de la France et des Français dans le concert des nations. Quand la France parle, le monde écoute encore –⁠ du moins encore un peu. Mais si elle continue de se diviser, le monde ne pourra qu’être sourd à ce qui ne sera désormais plus que le murmure d’une puissance devenue régionale. Quelle ironie de nous voir tomber par nos propres mains, à l’heure où nos ennemis deviennent de plus en plus nombreux !
Ce qui a fait la force de notre pays dans l’histoire, c’est la solidité de nos institutions et la responsabilité de nos dirigeants. Aucun agenda politique ni personnel ne saurait suffire à justifier l’ébranlement de la Ve République. Cette stabilité si importante pour la France est d’autant plus nécessaire que de nombreux dossiers sont urgents.
Avant de citer les chiffres alarmants liés à l’absence de budget, si je peux me permettre une référence qui rappellera de bons souvenirs au premier ministre, je précise qu’en Nouvelle-Calédonie, le gouvernement local ne peut être démissionnaire moins de dix-huit mois après avoir été installé. Si cette disposition pouvait nous inspirer ici, je serais fier que mon île ait apporté sa pierre à la stabilité de la nation, ce qui, vous en conviendrez, démontre quelque peu la gravité de la situation. (Mme Constance Le Grip applaudit.)
Le budget, donc. Du fait des délais impartis pour son adoption, nous nous tenons désormais sur un fil. L’absence de projet de loi de finances au 1er janvier 2026 aurait des conséquences lourdes, estimées à 11 milliards d’euros, soit 0,4 point de déficit. Sur ces 11 milliards, 3 milliards sont directement liés à l’hypothèse d’une absence de textes financiers, pénalisant la croissance, notamment en raison de la baisse de la consommation des ménages, selon les chiffres de la Banque de France. Viennent ensuite 8 milliards d’euros simplement en perte de mesures d’économie et de hausse des recettes : 3 milliards au titre de la revalorisation des retraites, 3 milliards de rendement lié au plan relatif aux niches, 1 milliard au titre de la taxe sur les complémentaires et 1 milliard pour le décalage d’un mois des mesures nouvelles. Ainsi, selon le gouverneur de la Banque de France, à l’heure ou nous parlons, l’instabilité nous a déjà coûté 0,2 % de PIB, soit l’équivalent du budget annuel du ministère des affaires étrangères.
Dès lors, une seule question se pose : avons-nous encore les moyens de nos querelles ? Je ne le crois pas. Évidemment, et le premier ministre l’a lui-même reconnu, ce budget est perfectible. C’est normal puisqu’il n’est pas encore passé sous les fourches caudines de l’Assemblée. À nous de nous en saisir et de trouver les fameux compromis nécessaires. Jamais, dans l’histoire de la République, les parlementaires n’auront exercé une influence aussi importante sur le budget de la nation. D’autant, mes chers collègues, que c’est bien lors de l’examen de ce budget que sera proposé ce que vous aviez tous demandé, outre le renoncement au 49.3 : la suspension de la réforme des retraites. Le premier ministre aura répondu aux deux principales revendications des oppositions qui, jusqu’à présent, justifiaient les censures. Quel parlementaire peut-il envisager de dire à ses concitoyens qu’il ne veut pas discuter du budget ?
La deuxième urgence de ce gouvernement de mission, il faut le noter, ce sont les territoires d’outre-mer. Un projet de loi concernant la vie chère est prêt. Dans les territoires en question, nos compatriotes en ont besoin tant la situation du pouvoir d’achat est dramatique. Sans gouvernement, les prix continueront de filer et la population de se paupériser. Toute censure aura un impact négatif concret et rapide sur le quotidien de nos concitoyens ultramarins. Je le répète, chers amis de par-delà les mers, avons-nous les moyens de nos querelles ? Je ne le crois pas non plus.
Permettez-moi désormais d’avoir un mot particulier pour deux territoires meurtris, et pour Mayotte d’abord, dont les plaies du cyclone Chido sont encore ouvertes. Des engagements ont été pris et il est désormais temps de les respecter dans le budget que nous allons examiner. On ne peut pas se contenter de tweeter lors d’une catastrophe naturelle sans permettre au gouvernement de prendre les mesures nécessaires pour sortir d’une situation indigne. Nous avons fait une promesse républicaine à ce territoire ; nous ne pouvons pas décevoir ainsi son amour de la patrie.
Enfin, la Nouvelle-Calédonie. Je ne sais plus quoi vous dire tant je désespère de voir un jour aboutir un processus commencé il y a sept ans maintenant avec l’organisation du premier référendum. Nous avons connu trop de campagnes électorales, trop de fractures, trop de barricades, trop de vies brisées pour être désormais les otages du jeu national. Nous sommes si près de tourner la page de la violence et de la haine, si près d’en écrire une nouvelle, que je vous demande solennellement d’avoir une pensée pour nous si vous hésitez à voter la censure. Si ce gouvernement tombe, tout espoir de paix s’envole. Combien faut-il de morts pour que la nation se donne le peu de temps nécessaire pour achever le processus de paix en Nouvelle-Calédonie ?
Combien de vies fauchées faut-il pour que la politique s’arrête ? On nous demande souvent de nous entendre malgré nos différences, parce que la Nouvelle-Calédonie le mérite, mais je vous retourne désormais cette requête d’unité nationale. Depuis que l’archipel a pris feu en mai dernier, nous avons connu une nouvelle assemblée et cinq gouvernements différents. Je sais que nous sommes loin, que nous sommes particuliers et que nos voix se noient dans les millions de voix de l’Hexagone, mais nous aussi, nous sommes la France !
Excusez-moi d’évoquer mon territoire avec tant de gravité mais je crois, avec humilité, qu’il n’y a pas mieux placé qu’un Calédonien pour vous dire que la fracture d’un peuple est un poison qui tue même les pays qu’on pensait indestructibles. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem.) Nous avons la possibilité de travailler ensemble et de dépasser nos clivages pour sauver la France. Nous l’avons fait trop tard à Nouméa. Nous avons encore le temps de le faire à Paris. Je sais qu’il y a les militants, les sondages et le calendrier électoral. Je sais les réseaux sociaux et le microcosme parisien. Mais avant tout, et plus que tout, il y a la France. Je souhaite donc que le gouvernement de Sébastien Lecornu tienne le plus longtemps possible et que sa mission réussisse. Pour la France, pour toute la France ! (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem. –⁠ Mme Michèle Tabarot applaudit également.)

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